Dali - Construction molle avec haricots bouillis

 

 

Salvador Dali est de nos jours l'un des plus célèbres surréalistes. Ce peintre donne une nouvelle forme à l'art qui n'est autre que le fruit de son imagination débordante et très influencée par la psychanalyse. En effet, il est l'une des premières personnalités à réellement adhérer aux idées de Sigmund Freud. Cet artiste revendique en effet sa folie et affiche une personnalité extravagante et provocatrice, se créant ainsi l'image d'un peintre génial et dérangé. Mais au delà de cela, ce sont ses choix politiques qui furent très souvent critiqués et même choquants. Car, même s'il se disait apolitique, il reçut comme récompense de Franco en 1964 la croix d'Isabelle la catholique. C'est d'ailleurs à force de montrer trop d'affinités aux mouvements extrémistes de droite, qu'en 1939 Dali est exclu du mouvement surréaliste. Néanmoins  ce n'est qu'en 1956 que Dali rencontre Franco. En 1981, Juan Carlos, roi d’Espagne l’anoblît et lui offre le titre de Marquis de Pubol. Dali aura développé un goût pour le luxe et la noblesse opposé au prolétariat et aux idées communistes que les surréalistes défendaient. 

                « J’ai commencé ma vie en trahissant d’une façon très spectaculaire ma classe d’origine qui est la bourgeoisie pour ensuite proclamer toujours les vertus de l’aristocratie et de la monarchie.»  DALI

Ses thèmes de prédilection sont la mort, l'érotisme et la putréfaction, il les met en scène avec une parfaite maîtrise technique et un goût très prononcé pour les trompes l'œil. Il réalisa aussi quelques scénarios de films et de poèmes dans lesquelles il aime à retranscrire le culte de la personnalité qu'il se voue.

En octobre 1934, Dali et sa femme Gala se sont rendus à Barcelone où Dali devait donner une conférence. Se retrouvant pris dans une grève générale et un soulèvement armé des séparatistes catalans, le couple a été obligé de fuir immédiatement. Ils sont arrivés à Paris sains et saufs de justesse. Dali avait alors senti dans cet évènement «l’approche du grand cannibalisme armé de notre histoire, celle de notre guerre civile à venir.»

 

Construction molle avec haricots bouillis: Prémonition de la Guerre Civile

 

 

Cette grande toile commencée à Paris exprime sa vision du carnage et de la destruction qu’il anticipait 6 mois à l'avance: «J’ai montré un vaste corps humain éclatant en excroissances monstrueuses de bras et de jambes se déchirant les uns les autres dans un délire d’auto strangulation. A l’arrière-plan de cette architecture de chair frénétique dévorée par un cataclysme narcissique et biologique, j’ai peint un paysage géologique qui avait été inutilement révolutionné pour des milliers d’années, figé dans son «cours normal». La structure molle de cette grande masse de chair en guerre civile, je l’enjolivais de quelques haricots bouillis, car on ne pourrait imaginer avaler toute cette viande sans la présente (aussi peu inspirante soit-elle de quelques farineux et mélancoliques légumes).»

                Ce tableau possède beaucoup de lignes droites et une lecture de l’œuvre en triangle. Au sommet de la tête qui paraît presque morte, la bouche ouverte dans un rictus jouissif. Le peintre disait éprouver du plaisir à torturer les autres (ses camarades de classes, sa petite sœur ou encore les animaux), ce qui peut expliquer ses penchants fascistes ainsi que l'étrangeté de cette œuvre. L’homme à gauche  rappelle très fortement le personnage du tableau «Le pharmacien d’Ampurdan ne cherchant absolument rien», qu'il réalisa en 1936. Il marche seul la tête baissée et est caché derrière la créature. Cette posture lui donne un air attristé, mais du fait de sa position, on comprend qu'il ne prend pas part au conflit. Il n'est qu'un observateur qui passe et voit ce carnage. Cependant, on peut noter son absence de réaction, comparable à celle des gouvernements étrangers.

Dali situerait sa prémonition en Catalogne, d’où il est originaire. Occupant la majeure partie du tableau un être mi-homme, mi-femme, qui possède une allure monstrueuse et semble s’entre tuer  laisse voir au centre sous un ciel nuageux, la carte de l’Espagne. Dans cette œuvre on peut donc voir une sorte de prémonition, comme le titre l'indique, de ce à quoi ressemblera l'Espagne d'ici quelques mois. Mais en plus d'être une seule Espagne qui s'automutile, c'est aussi la confrontation de deux Espagnes, séparées dans les deux idéologies fasciste et républicaine. En effet si l'on regarde attentivement ce monstre, on peut voir qu'il se compose de deux parties. L'une contient une tête dont la base du cou part d'une sorte de membre plié se terminant à une extrémité par un sein qui peut représenter, par le symbole du sein nourricier, la trahison réalisée dans une même famille, et à l'autre par un pied. Cette première partie semble être en train d'écraser de tout son poids le deuxième composant, à savoir un deuxième membre partant, à droite, d'un moignon et se divisant par la suite en deux sortes d'avant bras. Celle-ci, comme en réponse au poids qu'elle soutient avec peine, semble être en train de tenter d'étrangler le sein de la partie supérieure. C'est ainsi que cette créature s'entre-tue, comme la péninsule ibérique est sur le point de le faire. En effet c'est une Espagne divisée en deux qui s'affronte et qui par conséquent court vers l'autodestruction. Si l'on se concentre plus particulièrement sur la tête de la créature, on peut voir qu'elle semble être en train de pourrir. On peut alors penser qu'il s'agit du gouvernement alors au pouvoir, puisqu'il est à la «tête» du pays, et qu'il est en train de se faire dépasser par la montée du fascisme et de la haine qu'il entraîne. Mais ces deux parties là reposent elles-mêmes sur un pied qui semble avoir été écrasé et n'être plus qu'un os entouré de quelques lambeaux de peau. Je pense que cette partie-ci pourrait représenter le peuple espagnol qui se retrouve lui même entraîné dans cette situation et qui en souffre énormément sans l'avoir demandé: d'où le fait que sur l'œuvre il n'attaque pas l'une des deux autres parties: il ne fait que supporter leur poids. Un petit meuble à tiroir aide aussi le pied à supporter tout ce poids. Puisque, comme nous l'avons dit plus haut, Dali est un grand adepte de la psychanalyse Freudienne, cette sorte de petite commode peut évoquer les rêves enfouis. Par la présence de ce meuble qui nous apparaît comme minuscule et fragile à côté de la double créature, Dali nous fait comprendre sur quoi repose cette Guerre: un conflit idéologique. Mais du fait de sa petite taille, le meuble semble vouloir montrer qu'il ne s'agit pas de quelque chose qui mérite de prendre une telle ampleur et de créer autant de destructions. Sur le sol, autour de la créature, il n'y a qu'une sorte de grands déserts où se répandent des restes: les fameux haricots bouillis. Ceux-ci caractérisent les œuvres du peintre du fait qu'il en dispense un certain nombre dans ses différentes peintures. Ici, et du fait qu'il n'y en ait que très peu, ils donnent l'impression d’être les restes du repas de la bête. On pourrait donc y voir les cadavres des Hommes qui furent fréquemment abandonnés sans aucune considération durant cette Guerre. De plus, la terre semble encore une fois avoir été piétinée sans considération du fait de son caractère inégal et de sa couleur. Cependant, si l'on regarde l'arrière plan, sous la carte de l'Espagne faite par le corps de la créature, on peut, comme pour le tableau précédent, voir une petite montagne remplie d'herbe. Mais puisque cette œuvre-ci a été réalisée avant la Guerre civile, cela représente sûrement les quelques opposants à une guerre civile.

Le ciel, quant à lui, est majoritairement empli de nuages. Seule une petite partie bleuâtre dans la carte espagnole semble être symbole d'un quelconque espoir de paix. Néanmoins, on peut observer que même autour de cette carte le ciel est empli de nuage, principalement en haut à gauche. Cela semble laisser présager l'arrivée d'un conflit qui ne touchera pas seulement l'Espagne mais la communauté internationale toute entière: La Seconde guerre mondiale.

Dans La vie secrète de Salvador Dali, le peintre a écrit au sujet de son œuvre: «Je peignis un tableau (…) où je représentais un grand grouillant de bras et de jambes s’étranglant mutuellement dans le délire. La structure molle de cette énorme masse de chair dans la guerre civile, je l’ai garnie de haricots bouillis, parce qu’on ne peut s’imaginer avalant toute cette viande insensible sans l’accompagnement même banal de quelque légume mélancoliques et farineux» Dali a aussi agrémenté le repas avec le résultat de la consommation d’une grande quantité de haricots secs, c’est-à-dire un énorme boudin d’excréments posé sur le sein en bas à droite. Boudin fait de sang, rappelant par là même le sang des espagnols s’entre-tuant.

Dali de par son exubérance et ses choix picturaux et politiques a été beaucoup critiqué, mais dans son œuvre il veut montrer une Espagne qui s’entretue elle-même et dénonce ainsi la perversité de l’homme et des guerres. En effet, cette peinture ne prend parti pour aucune idéologie, l'auteur ne cherche ici qu'à retranscrire ce qu'il sent être comme un futur proche: la Guerre civile. Du fait du dégoût que nous inspire cette créature, et de l’allure du paysage alentour, le peintre émet une mise en garde qui, malheureusement, ne servira pas à arrêter la folle machine de la montée fasciste.

                                   

Ce tableau est surement inspiré de la toile de Francisco Goya, Le colosse peint vers 1812 qui montre un immense paysage peuplé de gens et d’animaux en fuite dans toutes les directions, épouvantés par l’apparition d’un géant qui brandit les poings vers le ciel.   

 

Dali avait vu pour la première fois la peinture de celui-ci lors de ses années étudiantes et se rendait régulièrement au musée où il était exposé.