Une prise de position idéologique

 


 

 

Cette guerre déclenche chez le peuple espagnol une réelle crainte au quotidien. Après le bombardement de Guernica, le monde est prévenu : les extrémistes, qu’ils soient fascistes ou nazis sont prêts à tout et n’hésitent pas à tuer un grand nombre d’innocents sans raison compréhensible. C’est donc dans une paranoïa permanente que les espagnols évoluent à cette époque. Néanmoins, dans le reste du monde, cette situation reste négligée : Hitler est en plein réarmement (il fait construire nombre de chars et d’avions de chasse) et effraie ainsi la communauté européenne. Celle-ci préfère donc ne pas réagir et espère éviter tout conflit armé qui renouvellerait l’expérience brutale de la première guerre mondiale. Le déni des différents gouvernements internationaux fait que dans un premier temps la population ne se préoccupe nullement de la guerre d’Espagne : si elle sait vaguement ce qu’il s’y passe, elle agit comme s’il s’agissait d’un pays lointain et qu’elle ne pouvait l’aider.

Ce contexte oblige donc en quelque sorte les artistes à réagir et c’est ce mouvement qui permettra une diffusion internationale de cette guerre. Ils se sentent comme investi d’une mission : celle de faire connaître cette horrible situation et même au-delà de cela, de faire réagir les populations et de les influencer. Pour cela, la mise en image est idéale : elle permet de faire passer un message dans un langage universel, celui des symboles, et d’ainsi assembler les pièces d’un puzzle historique parfois flou ou incomplet. En effet, s’ils sont célèbres, les artistes peuvent sur le moment même diffuser leurs messages dans le monde entier. Et les images parfois choquantes peintes ou photographiées ne remettent pas seulement en question le gouvernement franquiste mais aussi l’inactivité et l’absence de réaction de tout un chacun. C’est ainsi une sonnette d’alarme qui est tirée afin d’amener une prise de conscience plus que nécessaire. Et en plus de cela c’est aussi pour être diffusées à l’intérieur de l’Espagne que les œuvres sont réalisées : afin de montrer au peuple et à la résistance républicaine qu’ils ne sont pas seuls, même si tout le porte à croire. En effet, beaucoup d’œuvres prenaient parti pour un camp ou l’autre, devenant ainsi une nouvelle méthode de propagande, indépendante du gouvernement au pouvoir. Car de tout temps, l’artiste a représenté la liberté d’expression, par son essence même, il se doit de véhiculer ses idées. Et durant ce contexte, certains peintres, tels que Miro en soutenant le mouvement républicain par une œuvre incitant aux dons, ont donc réagi en fonction de leurs idéologies respectives.

De plus, même si les auteurs de ces œuvres n’avaient probablement pas conscience de cet aspect sur le moment, ce soulèvement artistique permet aujourd’hui de laisser un souvenir de l’horreur et de l’absurdité de cette guerre. C’est en effet grâce à eux que les générations futures peuvent illustrer l’histoire. C’est donc la communauté artistique dans toute sa diversité qui proteste. Nous verrons en effet par la suite que certains ont peint des affiches des peintures, ou des timbres, tandis que d’autres ont écrit, réalisé des films ou encore pris diverses photographies. Car l’artiste, comme dit précédemment, surtout s’il est engagé, a toujours était associé à la liberté. En effet, c’est lui qui, armé de son pinceau, de sa plume ou de sa caméra représente la société telle qui la voit, ou telle qu’il aimerait qu’elle soit. Car, comme le dit André Maurois, « L’art est un effort pour créer, à côté du monde réel, un monde plus humain. ». Il prend donc le risque de déplaire par son honnêteté, qui n’a jamais été une vertu très bien vue du moment qu’elle n’est pas flatteuse. C’est donc dans les moments les plus durs, où l’Homme révèle toute sa laideur que les artistes engagés travaillent et dérangent le plus. Ils n’ont pas à imaginer, l’inspiration se trouve en effet juste sous leurs yeux.

Et c’est ce qu’il s’est passé au XXème siècle, l’artiste, d’où qu’il vienne, n’avait qu’à regarder l’Espagne pour voir tout ce que peut déclencher l’envie, l’orgueil, l’ambition dévorante, la haine, en somme, la bêtise humaine. Et face à tant d’horreur, un Homme doué d’esprit et de cœur ne peut rester insensible. Par conséquent il finit par prendre parti, si ce n’est pour l’idéologie de l’un des belligérants s’affrontant tout du moins pour une qui lui est propre.

Dans un premier temps nous allons donc voir à quelles idéologies appartenaient ces différents artistes pour comprendre la motivation politique qui, au-delà de l’indignation et de l’horreur, les motivait à produire des œuvres engagées.

 

 

 

Cette peinture n’est pas faite pour décorer les appartements.

C’est un instrument de guerre, offensif et défensif contre l’ennemi.

PABLO PICASSO

 

 

 

Par la suite nous allons étudier diverses productions d’artistes. Nous verrons que tous portent un regard différent sur la guerre, et cela pour la simple raison qu’ils n’appartiennent pas aux mêmes mouvements de pensées et qu’ils n’ont pas le même vécu. Néanmoins, certains se rejoignent sur de nombreux points.

En effet, comme la majorité de leurs contemporains, la plupart des artistes de ce milieu du XXème siècle soutiennent le gouvernement légitime élu aux élections de 1936, qui est républicain. Parmi ceux que nous allons étudier plus tard, Pablo Picasso, Javier Bueno, Robert Capa, Pablo Neruda, André Malraux ou encore Georges Bernanos appartenaient au Républicanisme. D’autres, tels que Max Ernst et Joan Miro, bien que ne se déclarant pas ouvertement comme sympathisants du Front populaire, ont réalisé des œuvres le soutenant.

Dans ce régime politique, le peuple est souverain par l'intermédiaire de représentants élus. Le républicanisme accorde un rôle essentiel à l'Etat qui se porte garant qu’aucun membre du gouvernement n’exercera une domination arbitraire sur le pays. De plus, dans cette idéologie, la loi ne doit pas être une contrainte mais plutôt un moyen d’atteindre un maximum de libertés sans pour autant empiéter sur la liberté d’autrui. Au XXème siècle, en Espagne, ce parti politique prendra le nom de front populaire, opposé au front national. Sous ce nom, sont en réalité regroupés un grand nombre de "sous partis", qui se réuniront pour n'en former qu'un afin de lutter plus efficacement contre leur ennemi commun. Les plus connues de ces différentes doctrines politiques alors réunies, sont le socialisme, le communisme, le capitalisme, le syndicalisme, l'anarchisme et le radicalisme.

Le socialisme est sans doute l’une des branches qui correspondait le plus aux idées du Front populaire. C’est aussi l’un des rares partis qui composait ce dernier a encore posséder une place importante dans nos sociétés. Javier Bueno, peintre espagnol, adhérait à cette politique prônant une organisation sociale et économique allant dans le sens d’une plus grande justice, celle-ci supposant une égalité des conditions, ou du moins une réduction des inégalités. Les valeurs fondamentales du socialisme sont par conséquent l'absence de classes sociales, la justice, la répartition équitable des ressources, la solidarité, l'intérêt général et la lutte contre l'individualisme. Pour les marxistes, le socialisme est un parti intermédiaire entre la fin du capitalisme et le début du communisme. La majorité de la population considère quant à elle le socialisme comme la dénomination générale des partis de gauche qui cherchent à renouveler l'organisation de la société pour mettre en place une justice sociale.

Robert Capa, Pablo Picasso et André Malraux étaient quant à eux, des partisans communistes. Pablo Neruda soutenait aussi cette politique et de façon encore plus marquée que ses contemporains puisqu’il devient le représentant mondial du communisme dans les années 1950. Ce parti, tristement célèbre par son échec total dans différents pays, consiste en une organisation sociale basée sur l'abolition de la propriété privée, des moyens de production et d'échange, au profit de la collectivité. Il vise l’absence totale des classes sociales. Le communisme est la continuité du socialisme qui serait alors poussé à l’extrême, mais aussi une alternative au capitalisme. On peut considérer que ce parti a été fondé par Lénine qui a créé une version moderne d'un communisme préexistant à travers le capitalisme et le socialisme. Mais il a, quant à lui, mis en avant un aspect révolutionnaire du Marxisme bien que l’idée que se faisait Karl Marx du communisme n'a jamais réellement été mise en place, puisque toutes les tentatives ont tournées à la dictature. Ce qui avant d’être un parti politique était une utopie, a ainsi toujours fini par devenir un cauchemar pour la population.

Les quatre derniers « sous partis » du Front Populaire n’ont compté dans leurs rangs aucun artiste que nous allons étudier par la suite mais nous allons tout de même en faire un bref récapitulatif.

Le capitalisme est un régime économique et juridique dans lequel les moyens de productions n'appartiennent pas à ceux qui les mettent en œuvre. Il est fondé sur l'entreprise privée, les libertés d'échanges, le pouvoir des actionnaires, la recherche du profit et enfin l'accumulation du capital. Le capitalisme moderne se traduit par un partage du capital d'une entreprise entre plusieurs propriétaires qui recherchent une sécurité et une puissance, dans le but d'influencer les décisions politiques. Le profit de l'entreprise se partage entre l'Etat et l'entreprise. Pour les capitalistes, tout, y compris l'Homme, est une marchandise (le sang, les organes, la procréation...), mais aussi l'éducation, la recherche scientifique, l'art.

On trouve aussi dans les partis de gauche de l’époque le syndicalisme, qui regroupe tous les travailleurs dans un syndicat dans le but de défendre leurs intérêts communs. Ce parti politique est un parti révolutionnaire qui souhaite regrouper les moyens de production et les salariés qui travaillent dans une même branche dans le but d'imposer des changements.

L'anarchisme, qui refuse toute hiérarchie et toute autorité était aussi présent à l’époque. Ce mouvement politique et philosophique critique toutes formes de domination, qu’elles soient morales ou sociales, et toutes les institutions comme le capitalisme, l'armée, la police, la religion, la famille patriarcale ou même l'Etat, qu'il souhaite éliminer. Les anarchistes pensent que la liberté permet à l’Homme d’atteindre tout son potentiel. Voilà pourquoi il met en avant l'autonomie de la conscience morale, l'Homme doit être libre de se déterminer par lui même et de s'exprimer sans contrainte aucune.

Le dernier parti de gauche qui possède un nombre important d’adhérents à l’époque est le radicalisme. Cette doctrine politique est apparue en Angleterre au XVIIIème siècle. Le radicalisme prône des réformes libérales extrêmes dans l'organisation sociale d'un pays. Le radicalisme est fondé sur "le plus grand bonheur pour le plus grand nombre". Le radicalism angalius a permis l'instauration du suffrage universel. Ce parti politique refuse tout compromis et reste toujours sur ses convictions : il souhaite de nombreux changements, notamment dans les domaines politique et économique.

Mais même si ces différents partis sont censés ne faire plus qu’un, il leur manquera toujours une unité politique que l'on retrouve chez les nationalistes. En effet, comme on peut le remarquer à travers ces brèves descriptions, ils ne possèdent pas la même vision du gouvernement idéal, loin de là. S’ils se sont réunis à cette époque en Espagne, ce n’est que par nécessité, nullement par une idéologie commune. De plus, l’égalité n’est pas présente au sein du Front populaire, certains partis, dont celui de Manuel Azaña, ont plus d’importance que d’autres et prennent majoritairement les décisions. Ce manque d’organisation équitable et de cohérence au sein même de cette grande famille politique a énormément joué en la défaveur du gouvernement durant la guerre civile.

Néanmoins, le Front populaire repose sur des valeurs morales permettant de donner la parole à tout un chacun. De plus il est durant ce conflit opposé à une idéologie totalitaire, ce qui explique pourquoi la majorité des artistes de l’époque estimait comme un devoir de défendre ce parti durant la Guerre civile. En effet soutenir le gouvernement est alors le meilleur moyen de barrer la route à ce qui pourrait anéantir l’Espagne, une dictature fasciste.

 

 

                                        El miliciano republicano, Javier Bueno

 

 

Le nationalisme est une maladie infantile. C'est la rougeole de l'humanité.

                                                                                                                              ALBERT EINSTEIN

 

 

Le nationalisme a tout d’abord été pensé comme une politique visant l’indépendance d’un pays qui se trouverait sous la domination d’un autre. Il peut aussi chercher à défendre une culture opprimée niée ou dissoute par l’occupant. Ce mouvement politique s’appuie sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ce qui crée une indépendance de l’Etat sur le territoire national. En évoluant au fil des années, le nationalisme s’est finalement défini par une idéologie politique qui donne la primauté à la nation par rapport à toute autre considération dans les relations internationales. Cette forme de nationalisme peut avoir pour origine des peurs provoquées par des dangers extérieurs ou par un ennemi. Il peut alors conduire à un isolement de l'Etat concerné et parfois à un retour vers les valeurs initiales. Néanmoins, lorsque le nationalisme découle d’une volonté de puissance, de grandeur et de domination il peut devenir dangereux et conduire à un impérialisme par exemple. C’est pourquoi le nationalisme a été à l’origine du fascisme Italien et espagnol ainsi que du nazisme allemand.

En Espagne, au 20ème siècle, les nationalistes qui ont pris le pouvoir se composaient de plusieurs partis politiques de droite. On comptait par exemple dans leurs rangs les monarchistes partisans d’Alphonse XIII et les phalangistes, parti et se rapprochant le plus du fascisme et qui fut fondé par le fils de l’ancien dictateur Miguel Primo de Rivera. Mais il y avait aussi les carlistes qui sont apparus dans les années 1830 et qui sont à l'origine des trois guerres civiles ayant eu lieu en Espagne au 19ème siècle. Bien que possédant un nombre de partisans moins nombreux, le parti politique conservateur, lUME (union militaire espagnole) représentait aussi une branche des nationalistes. Il y avait aussi le parti parlementaire CEDA (confédération espagnole des droites autonomes) qui fut fondé en 1933 et enfin un important soutien des catholiques conservateurs.

Ces différents partis avaient tous la même idée du gouvernement, et ils se réuniront grâce à un soutien de l'armée, en une seule famille politique, le Front national. Ces sensibilités politiques étaient en effet divisées aux élections du 16 février 1936 et se rejoignirent pour s'opposer au Front Populaire. Ils se dénommaient eux-mêmes nacionales, tandis que leurs opposants les appelaient fascistas (fascistes) ou facciosos (factieux). Ce parti politique deviendra plus tard tristement célèbre pour ses dictatures, notamment le régime de Mussolini en Italie qui donne son soutien aux nationalistes Espagnols durant la guerre civile. Le fascisme se rapproche aussi du nazisme allemand qui lui aussi apporte une aide non négligeable aux nationalistes.

Après l’échec électoral de février 1936 le nationalisme tentera donc d’assouvir sa soif de pouvoir par un coup d’état au mois de juillet, ce qui entraînera la guerre civile. Une fois que le général Franco prit le commandement du parti, on se mit à également désigner les rebelles sous le nom de « franquistes ».

 



Le nationalisme, qui est un processus d'isolement,

Qui est le résultat de la volonté de puissance, ne peut pas donner la paix au monde.

Le nationalisme qui parle de fraternité ment ; il vit dans un état de contradiction.

JIDDU KRISHNAMURTI

 

 

L’un des artistes que nous allons étudier, Salvador Dali, adhérait aux pensées nationalistes, bien que l’œuvre que nous verrons, Construction molle avec haricots bouillis, ne prenne pas parti pour l’un des deux belligérants.

 

Donc, ces deux idéologies s’affrontant étaient tellement opposées que l’on ne pouvait rester indifférent. En effet, même si aucune d’entre elles ne correspondait à notre propre vision de la vie, il y en avait forcément l’une des deux qui nous révoltait. Ainsi, en voyant s’affronter ces deux partis à travers la population elle-même, les artistes n’ont pu que réagir.

Nous allons maintenant voir différentes œuvres qui traitent de cette guerre et de l’horreur qu’elle véhicule. Ainsi, nous verrons les aspects traités par les artistes et nous pourrons en déduire par la suite le rôle qu’ils ont joué dans la communauté internationale.